Recherches sur la BD 1967) Retour sur le phénomène ‘Astérix’

En novembre 1967, 'Sud Ouest' consacre un long article au succès d'Astérix.







En voici la retranscription :
" LE DERNIER ALBUM d'Astérix le Gaulois vient de sortir en librarie. Sa parution était impatiemment attendue, ausi bien à Polytechnique et à Centrale que dans les sixièmes et les cinquièmes de nos lycées. On serait tenté d'employer à son sujet l'expression que l'on appliqua, il y a une dizaine d'années, à l'éventail des lecteurs de «Tintin», son illustre prédécesseur: «De 7 à 77 ans».
Les Français courent vers Astérix. Non seulement les enfants, mais aussi les adultes de tous âges et de toutes conditions sociales, politiciens et ecclésiastiques, historiens et scientifiques, commerçants et économistes. C'est une véritable épidémie.
Elle commence comme une dermatose : les garçons s'affublent de panoplies, moustaches blondes, casques ailés; puis le virus s'introduit lentement dans l'organisme de leurs pères. Le malade est saisi de troubles du langage et finalement par des lésions malignes. C'est l'esprit même qui est touché à la fleur de i'âge. Je tiens cette description du célèbre docteur Tantpix, que je suis allé consulter au nom des millions de Français victimes de l'épidémie en ix.
— Docteur, que se passe-t-il ?
— Il se passe qu'ils sont fous, ces Gaulois !
— Précisez votre diagnostic...
— Nous sommes en présence d'une grave contagion qui irrite l'épiderme pour atteindre finalement le cerveau. Ce mal nouveau vient d'être désigné par mon éminent confrère, le docteur Bistourix, sous le nom de «suffixe gaulois». L'appellation vulgaire que vous connaissez est le «mal d'Astérix».
C'EST sous les traits facétieux des docteurs Tantpix et Bistourix que René Goscinny et Albert Uderzo m'ont dernièrement confié les soucis que leur donne ce bébé-éprouvette, fils prodige s'il en fut, Astérix.
Astérix, c'est ce «petit bonum» de Gaulois, rouspéteur et malin, qui tire sa force surhumaine d'une potion magique préparée par le druide de son village natal, Panoramix, et dont l'ami inséparable, l'énorme Obélix, est livreur de menhirs de son état et grand chasseur de sangliers devant les divinités celtes. Ces Laurel et Hardy de la guerre des Gaules sont les héros d'une bande dessinée qui, publiée en album, est devenue un best-seller de librairie. Leur scénariste, René Goscinny, travaillait, voilà une dizaine d'années, comme comptable dans une usine américaine de caoutchouc. Retourné en Europe, il partit tenter sa chance à Bruxelles, où il devint dessinateur humoriste. Ses essais furent médiocres. A Paris, il rencontra d'abord Sempé, avec lequel il créa «le Petit Nicolas», que connaissent bien les lecteurs de «Sud Ouest Dimanche». Il rencontra ensuite Albert Uderzo, peu doué pour les scénarios, et auquel il eut l'heureuse idée de passer le crayon, tout en gardant la plume.
Les premières créations des deux compères sont coiffées de plumes de chef indien ou portent le feutre des cow-boys. Leurs auteurs ne se décernent pas de lauriers. Ils cherchent ensemble un personnage original, une histoire bien française. Goscinny songe d'abord à adopter «le Roman de Renart».
— Goupil, oui, bien sûr, lui dit Uderzo, mais ne pourrait-on pas trouver dans la nuit des temps un héros national qui ait vraiment existé ?
— Essayons. Reprenons l'histoire des Français par le commencement. L'homme des cavernes ? Non, c'est un western pour spécialistes.
— «Nos ancêtres les Gaulois», murmure Uderzo.
CE FUT une illumination pour Goscinny, qui se mit à dévorer, de Jules Césor à Jérôme Corcopino, tout ce qui pouvait troiter des temps gallo-romains.
En 1962, le premier album d'Astérix est tiré à 30 000 exemplaires. Pendant quatre ans, les auteurs continuent discrètement à pourfendre du décurion et gagnent confortablement leur vie sans histoire. Un succès d'estime très honorable, mais qui ne laisse pas prévoir le coup de foudre et le coup de bambou. Depuis 1966, six millions d'exemploires des aventures du joyeux moustachu ont été vendus; le neuvième album a été épuisé en une semaine, au début de cette année : 1 200 000 amateurs se sont précipités pour l'acheter.
Ces petits parvenus d'Astérix et d'Obélix ne se sont pas contentés de semer les Tintin et Milou et de galoper derrière Superman et James Bond, ils ont envahi notre vie quotidienne. Les panoplies copiées sur, leurs costumes s'enlèvent comme des paquets de gauloises dans les grands magasins. Mal infantile ? Pas du tout. Les adultes ont leur compte.
Dernier exemple ? Le jour de l'inauguration des Floralies, en approchant de la source du Loiret, au milieu d'un parc immense, M. Edgar Faure cherchait les perspectives du beau château où Voltaire composa ses œuvres satiriques les plus célèbres. Un autre monument historique, qui pourtant n'existait pas au XVIlie siècle, surgit devant le ministre au détour d'une allée : un faux temple gallo-romain de vingt mètres de haut, qui attire la foule vers un étrange village baptisé «Floralix», où il est de bon ton d'avoir de grosses moustaches et de parler couramment... le latin de cuisine. On eut tôt fait d'expliquer à l'agrégé de droit romain que les visiteurs étaient invités à aller chez I' «horlogérix» faire régler leur montre et qu'on poussait courtoisement les fumeurs vers le «Tabacum» du coin.
Quelques instants plus tard, on vit le ministre de l'agriculture traverser le village incongru, un casque gaulois bien enfoncé sur sa calvitie.
M. Edgar Faure, universitaire distingué, n'est qu'une des nombreuses victimes du «petit bonum», puisque, aussi bien, les «fanatix» du petit Gaulois se rencontrent parmi les intellectuels.
ASTERlX est au programme de la Télévision scolaire.
On pourrait croire qu'il est né de la foire aux cancres et qu'il symbolise la vengeance de tous les anciens potaches ayant pâli sur les textes de César. «Mes connaissances latines, annonce fièrement Goscinny, je les emprunte aux feuilles roses du Petit Larousse.» Il n'en reste pas moins que le nouveau best-seller a réconcilié les Français avec les langues mortes, si l'on en croit le succès du dernier ouvrage de la méthode Assimil, consacré à l'étude de la langue de Cicéron et qui s'inspire, dans ses petits dessins, des gags visuels de Goscinny et Uderzo.
— Que voulez-vous, quand on voit les Romains jouer ou C D XXI (421), on ne juge plus le latin aussi rébarbatif, m'a confié un professeur de lycée. Les nouveaux élèves du «latin sans peine» sont presque tous des quadragénaires.
Une autre enseignante, Mme Ngo-Kim, professeur d'histoire dans un lycée parisien, est encore plus explicite :
— Le vrai mérite des auteurs est de redonner à nos contemporains le goût de l'Antiquité gallo-romaine et de gagner tout un public à la lecture parallèle et complémentaire d'ouvrages à caractère historique.
Le Petit Gaulois est au programme de la Télévision scolaire. Il fait, par ailleurs, l'objet d'une thèse de poids qui va être soutenue en Sorbonne. Il va même entrer à l'Académie française. Hé oui, comme le disait Boileau, «enfin, Astérix vint». Un des Immortels, Marcel Achard, ne compose-t-il pas le livret d'une comédie musicale mettant en jeu les personnages de la bande dessinée ?
A PARIS, toutes les portes s'ouvrent devant le héros.
Y compris celles de l'Assemblée nationale, dont le libraire vient de commander une centaine d'exemplaires du prochain album.
Astérix a fait, dons la politique, une entrée triomphale. Un député de la majorité, qui tient à garder l'anonymat, nous a déclaré :
— Savez-vous qu'au lendemain des élections législatives, on s'est arraché le nouvel album au Palais-Bourbon ! La résistance des Gaulois au rouleau-compresseur romain, c'est, transposé dans le temps, le refus des Français de se laisser dicter leur conduite par un pays étranger, fût-il le plus puissant du monde.
De son côté, l'opposition revendique les idées politiques du petit personnage et affirme que ses sympathies vont à gauche.
— La guerre du Viet-nam explique le succès d'Astérix, nous a dit un militant de la Fédération de la gauche. Les ventes sont montées en flèche au lendemain du discours de De Gaulle à Pnom-Penh. La question soulevée par le chef de l'Etat est habilement transposée dans les aventures d'Astérix : «César peut-il faire régner la paix romaine sur un pays, à coups de sesterces et de pilums ?»
Ahurissant, n'est-ce pas ?
Un partisan du désarmement nucléaire, haute personnalité scientifique, nous explique, par contre, qu'Astérix emploie son arme secrète, la châtaigne, pour défendre son pays de toute agression et qu'il s'agit là, à n'en point douter, d'une allusion ironique à l'efficacité de notre force de frappe.
— Qu'est-ce que notre bombe «A», précise ce savant, sinon une châtaigne dopée ?
AUX premiers temps du succès d'Astérix, croyant sans doute que les auteurs étaient des simples d'esprit, quelques industriels ont essayé de circonvenir le coq gaulois. L'un d'entre eux a offert à Goscinny de boire de la bière gratis jusqu'à son dernier souffle, contre le droit de coHer Astérix sur les étiquettes dès bouteilles de sa marque. Un fabricant de conserves de sardines, de son côté, lui a écrit : «Mes produits n'ont pas besoin de publicité, mais je vous fais un cadeau : vous pouvez vous servir de mes boîtes de conserve pour vanter les mérites de votre héros.»
Il y a aussi ceux qui n'acquittent pas les droits commerciaux exorbitants en jouant sur les suffixes avec plus ou moins de bonheur. La langue française n'appartient elle pas à tout le monde ? Forte de ce principe, une grande marque automobile nous propose le «Tour de Gaule en Ami Six» (prononcez Si-xe).
Quant aux directeurs des Syndicats d'initiative, ils appellent, à leur tour, les Gaulois à la rescousse. Ils regardent à la loupe les aventures d'Astérix dans l'espoir d'y trouver mentionné le norn de leur ville ou un site de leur région et d'axer leur propagande touristique sur de telles références. Les inexactitudes historiques sont relevées impitoyablement, à condition, bien entendu, qu'elles
compromettent de graves intérêts. C'est ainsi que la municipalité de Sangatte a écrit à Goscinny : «C'est de notre port et non de Boulogne que les légions romaines se sont embarquées pour l'Angleterre, comme vous l'avez raconté dons votre dernier album. Acceptez de reconnaître cette erreur et devenez à vie citoyen d'honneur de notre ville.» Les soldats de César sont à Sangotte ce que le clair de lune est à Maubeuge !»
Que l'on invoque le contentieux franco-américain, la thèse de l'indépendance nationale, l'esprit revanchard, des potaches, pour expliquer la vente massive de leurs bandes dessinées, en tout état de cause les pères d'Astérix sont avont tout choqués par la politisation de leur oeuvre.
— Non, non et non ! Abraracourcix n'est pas «qui vous savez», l'appendice nasal n'est pas un indice. Quant au barde Assurancetourix, ce n'est pas Malraux. Les clés, les sous-entendus, tout cela est imaginaire. Inutile de psychanaliser nos planches ou de les passer aux infrarouges. Tout est simple, clair et lumineux : notre seule ambition est de faire rigoler; notre seul cri tère : l'efficacité du gag. Nous faisons une chronique du Français moyen, un point c'est tout. S'il s'agit d'un auto-portrait, Astérix incarne nos trois vertus légendaires : le goût de la châtaigne, la rigolade, le système D. Notre génie national inspire ces Gaulois débrouillards, râleurs, ripailleurs, teigneux, têtus, bagarreurs, bambocheurs. C'est ainsi que nous posons pour la postérité.
GOSCINNY ET UDERZO répondent ainsi, par avance, aux accusations portées contre leurs créatures. Il y a six mois, sous les allégories du plafond de la première chambre de la cour d'appel de Paris, les auteurs d'Astérix comparaissaient devant un tribunal d'exception, constitué pour répondre à la question suivante : «Les auteurs d'une bande dessinée, qui connaît un très grand succès, peuvent-ils être poursuivis en responsabilité par le gouvernement d'un Etat qui voit systématiquement ses ancêtres mis à mal et ridiculisés par des personnages comiques et ce, à l'encontre de la vérité historique ?»
La défense et l'accusation étaient représentées par huit jeunes espoirs du barreau, venus concourir pour le prix Lavollée, représentant le meilleur orateur de la dernière couvée.
— Le tocsin retentit au clocher de l'Histoire. Les auteurs qui sont devant vous ont flétri les images de notre enfance scolaire. Ils ont changé en fête à Neu-Neu la forêt de Brocéliande, tonnait l'un des procureurs. Me Jean-Pierre Besson. Obligez au respect, afin que nous puissions dire : «César, tes diffamateurs te saluent.»
— Goscinny et Uderzo ont redonné la vie à des héros poussiéreux, dont personne ne parlait plus. Ils ont bien mérité de l'Histoire, clamait la défense.
— Ils obligent César à pêcher à la ligne dans le Rubicon, riposta un autre procureur, Me Michel Le Gueltel. Et puis, ils se moquent de la Gaule des druides, du gui et de l'hydromel; ils réduisent l'image des belles épouses de nos fiers ancêtres à la caricature de Boutfiltre, la «Gauloise bien roulée». Ce crime est impardonnable.
Et Mlle Tueikens, du barreau de Bruxelles, de réclamer, au nom de l'accusation, une peine sévère : gardiens à perpétuité d'un éternel musée Grévin.
Dieu merci, la défense, plaidant ou nom du «droit de rire international», eut finalement le dernier mot. Mais si les auteurs n'avaient pas été acquittés et avaient dû faire appel, un témoin à décharge pourrait aujourd'hui être cité : Jean-Jacques Rochard, qui a demandé à René Goscinny de lui préfacer son livre «Vercingétorix, le Gaulois».
Jean Villedieu."

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